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A ustralie, seconde moitié du XIXe siècle. Dans cette jeune colonie anglaise où tout reste à construire, le peuplement provoque les mêmes drames qu’ailleurs sur la planète. Les Blancs arrivent en conquérants et dépossèdent les autochtones - les Aborigènes dans le cas présent –, avec violence et mépris. Expulsée de ses terres ancestrales, la société locale se délite dans la misère et l’alcool. Les plus endurants deviennent une main d’œuvre corvéable et docile. Malgré toutes ces avanies, un semblant de contact entre les cultures se fait. La religion propose un espoir et le sport sert de médiateur inattendu. Dans l’Empire victorien, c’est le cricket qui règne en maître. C’est ainsi que des Aborigènes commencent à pratiquer cette discipline so british et, à l’image des athlètes du sous-continent indiens, se révèlent d’un très bon niveau. Des entrepreneurs locaux y voient une manière de publiciser et de faire connaître leur région, tout en gagnant de l’argent au passage, sous couvert d’améliorer le sort de ces pauvres hères évidemment. Une équipe cent pour cent Aborigène est mise sur pied, des matchs contres les clubs locaux sont organisés, avant qu’une grande tournée en Angleterre ne soit projetée. Celle-ci ne sera peut-être pas aussi triomphale et lucrative qu’escomptée, mais elle permettra de changer (à peine) les mentalités et de lever un tout petit voile sur des populations habituellement occultées et ostracisées par la marche du progrès telle qu’entendue à l’époque.

C’est au hasard de ses lectures que Laurent-Frédéric Bollée est tombé sur Un homme de sagesse : paroles de Banjo Clarke, aborigène australien (Au Vent des Îles, 2017), livre rassemblant vingt-cinq ans d’entretiens entre Banjo Clarke et Camilla Chance. Touché par ces échanges, le scénariste apprend que Banjo Clarke est un des descendants d’un membre de la fameuse première équipe de cricket aborigène. De fil en aiguille, il contacte Fiona Clarke, la fille de Banjo Clarke et elle-même artiste visuelle reconnue. Cette dernière accepte chaleureusement que l’histoire de ses ancêtres soit adaptée en BD. Elle signe d’ailleurs la préface de l’ouvrage. Paul Gros se joint également à ce projet en illustrant cet épisode original de la terrible colonisation de l’Australie.

Raconter sans trahir, éviter le misérabilisme et le pathos, Bollée mène sa barque d’une manière admirable. Les héros, se sont bien Junggunijanuke «Dick-a-Dick», Arrahmunijarrimun «Peter», Murrumgunarrimin «Two Penny» et leurs amis, des jeunes hommes au physique et l’habileté impressionnants. Curieux et totalement perdus, ils devront faire de leur mieux, endurer les moqueries, perdre, gagner et certains vont même succomber à la maladie. De retour en Australie, ils ne seront pas reçus en héros et reprendront leurs métiers d’avant. Ce voyage restera néanmoins une expérience inoubliable. Cela dit, personne ne leur demande jamais leur avis, ils sont ballottés de ville en ville, sont forcés de jouer par tous les temps et ne touchent jamais un pence pour leur peine. Des bêtes de cirque d’une certaine manière. Maigre consolation, leur entraîneur Charles Lawrence les traitera toujours avec respect. Ce qui n’est pas le cas des innombrables spectateurs et souvent, ils devront accepter avec le sourire les sobriquets et les brimades les plus injurieux.

Superbe évocation d’un choc des cultures implacable et de l’impitoyable mécanique coloniale, Loin des eucalyptus offre aussi et surtout une série de portraits touchants et respectueux d’individus auxquels aucun choix n’a été donné : joue et soit bon, ta misère sera mise sur pause le temps de la partie. Par contre, n’espère pas plus. À ce propos, les décennies suivantes s'avéreront seront dramatiques pour les Aborigènes et il faudra attendre la fin du XXe siècle afin que leurs droits fondamentaux soient enfin reconnus. Un excellent album pour découvrir un fragment de l’histoire d’un peuple méconnu, le tout par le biais d’un sport pas moins énigmatique sur nos rivages.

Par A. Perroud
Moyenne des chroniqueurs
7.0

Informations sur l'album

Loin des eucalyptus

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