Cher lecteur de BDGest

Vous utilisez « Adblock » ou un autre logiciel qui bloque les zones publicitaires. Ces emplacements publicitaires sont une source de revenus indispensable à l'activité de notre site.

Depuis la création des site bdgest.com et bedetheque.com, nous nous sommes fait une règle de refuser tous les formats publicitaires dits "intrusifs". Notre conviction est qu'une publicité de qualité et bien intégrée dans le design du site sera beaucoup mieux perçue par nos visiteurs.

Pour continuer à apprécier notre contenu tout en gardant une bonne expérience de lecture, nous vous proposons soit :


  • de validez dans votre logiciel Adblock votre acceptation de la visibilité des publicités sur nos sites.
    Depuis la barre des modules vous pouvez désactiver AdBlock pour les domaine "bdgest.com" et "bedetheque.com".

  • d'acquérir une licence BDGest.
    En plus de vous permettre l'accès au logiciel BDGest\' Online pour gérer votre collection de bande dessinées, cette licence vous permet de naviguer sur le site sans aucune publicité.


Merci pour votre compréhension et soutien,
L'équipe BDGest
Titre Fenetre
Contenu Fenetre
Connexion
  • Se souvenir de moi
J'ai oublié mon mot de passe
AD

Soli Deo Gloria - Prix BD Fnac France Inter 2026 !

Entretien réalisé par Damien Kebdani et Laurent Cirade Interview 08/01/2026 à 16:20 2921 visiteurs

Entretien avec Jean-Christophe Deveney et Édouard Cour

Au beau milieu du Saint Empire romain germanique, Hans et Helma naissent dans la misère la plus totale. Mais leur amour pour la musique et le chant vont bouleverser leur existence, ouvrant la voie à un avenir meilleur. Avec un récit puissant et d’une remarquable justesse en pleine époque baroque, Jean-Christophe Deveney et Édouard Cour plongent au cœur du sens profond de la création artistique. Soli Deo Gloria est le lauréat 2026 du Prix Fnac France Inter, dont BDGest’ est partenaire. 

Jean-Christophe, l'idée existait depuis un moment dans vos tiroirs avant d'arriver sur la table d'Edouard…

Jean-Christophe Deveney : C'est un bon résumé ! Cela faisait un moment que j'avais envie d'écrire sur la musique classique, c'était un genre de récit qui me plaisait. Comme pas mal de monde, j'avais regardé beaucoup de films sur le sujet – comme Amadeus de Miloš Forman, Tous les matins du monde d'Alain Corneau ou Farinelli de Gérard Corbiau – et ce sont des choses qui m'ont donné envie d'aller vers ce type de récits, qui mélangent la pratique artistique et un côté presque un peu fantastique avec l'aspect décalé de l'époque… et tout ce que cela permet de raconter. 

Cela a mis du temps à trouver sa forme. Pendant un temps je voulais faire une sorte de Stradivarius Academy, un genre de Star Ac' avec des jeunes gens qui font du violon à l'époque baroque. Mais je me suis rendu compte que ce n'était pas la bonne piste (rires). Finalement, les choses ont pris davantage corps pendant le premier confinement, en 2020, où je me suis retrouvé à me poser des questions, comme beaucoup d'autres personnes, sur le sens de faire de la bande dessinée alors que le monde est en pandémie. 

En réfléchissant à ça, je me suis tourné vers des époques encore pires que le XXIème siècle. J'ai donc redécouvert le XVIIIème siècle, époque de guerres, d'épidémies, de conflits. Cette époque posait encore d'avantage la question de la fonction de l'art et de la création. C'est à ce moment que je me suis rendu compte que cette période était, en même temps, celle de l'apogée du baroque, un moment où la musique baroque atteint une forme de beauté, de sublime assez incroyable. Cette ambivalence me saute alors aux yeux et des questions intéressantes m'apparaissent. Comment et pourquoi cette époque génère cette musique ? Est-ce une manière de s'en protéger ? Une manière de faire avec ?  C'est de là qu'est partie l'idée, que le thème s'est précisé. Il restait à trouver la bonne dessinatrice ou le bon dessinateur pour l'illustrer…

Et c'est tombé sur vous, Édouard…

Édouard Cour : On a été mis en relation pour faire un petit speed dating artistique. Jean-Christophe m'a présenté quelques idées, parmi lesquelles celle-là. Il m'a aussi rapidement évoqué l'idée de deux enfants, jumeaux, ballotés entre plein d'horreurs et guidés par la musique, avec immédiatement des images assez fortes qui se sont imposées à moi : un vieil hermite dans les bois, un baron mélomane dans son château, etc. C'est vraiment ce qui m'a séduit, particulièrement par rapport à ce que j'avais envie de faire à ce moment-là. Ensuite, tout s'est enchaîné très naturellement. 

Ayant souvent travaillé en auteur complet, vous avez aussi alimenté le scénario ?

E. C. : On discutait de tout, mais j'ai surtout posé beaucoup de questions, pour comprendre la meilleure façon de dire ce que Jean-Christophe avait prévu. Mais jamais avec l'envie de dire autre chose que ce qu'il avait écrit ou de rajouter quoi que ce soit. En revanche, j'avais de la marge dans la mise en scène ainsi que dans les designs. Nous avons beaucoup discuté mais en laissant toujours à Jean-Christophe le dernier mot évidemment !

J-C. D. : Nous avons eu une manière de travailler très respectueuse. Édouard avait vraiment un regard de « premier lecteur » sur ce que je proposais. Ses questionnements – effectivement nombreux – me permettaient de réorienter, d'affiner. Et nos discussions ont aussi nourri ses recherches graphiques initiales. Édouard avait envie de dessiner de la forêt et cela tombait très bien puisque tout le début de l'histoire se passe dans la forêt. Quand j'ai vu les première recherches de forêt, en noir et blanc, qui ressemblaient déjà à ce qu'il y aurait dans l'album, c'était très enivrant. D'un coup, j'avais face à moi une atmosphère de forêt très dense, réaliste, entre le conte et le film d'horreur, ce qui m'a donné envie d'y passer plus de temps. En fait, j'ai aussi écrit à partir de ce que j'avais comme dessins d'Édouard pour qu'il se fasse plaisir et que je me fasse plaisir ! On aurait presque pu faire tout l'album dans les bois (rires). 

Avec cette atmosphère et d’emblée une tonalité très littéraire, l’histoire s’amorce vraiment comme un conte avant de se transformer progressivement…

J-C. D. : J'ai l'impression que j'arrive à avancer dans un projet quand j'ai, bien sûr, le thème mais aussi la narration. Ici, quand j'ai décidé de les faire parler au « nous », cela m'a semblé pertinent, apporter une touche originale et cela m'a tout de suite débloqué. 

L'aspect conte vient aussi du fait que c'est une forme que j'aime beaucoup, car très universelle. Elle permet d'avoir un champ pour entrer dans les histoires le plus large possible, d'accueillir un maximum de gens par ce biais-là. 

Cela m'a aussi permis d'être un peu à la hauteur de l'âge des personnages. C'est assez difficile de raconter une histoire qui met en scène des enfants de manière juste, réaliste. Parce qu'on fait souvent parler les enfants de manière caricaturale, par exemple (encore plus pour des enfants au XVIIIème siècle). Le côté « conte » permet d'universaliser le discours. On peut ensuite s'en détacher, et c'est aussi ce que je trouve intéressant.  Le conte est une forme très malléable. Du conte, au roman d'initiation, puis au récit historique, on peut faire évoluer le récit en escalier, au fur et à mesure, en restant sur l'âge des protagonistes et leurs interrogations. 

E. C. : Cela ajoute un cran supplémentaire dans la suspension de l'incrédulité. Quand on est sur une approche très carrée, très historique, le moindre détail raté peut sortir le lecteur du récit. Alors que dans le conte, le petit côté fantastique apporte quelques crans de sécurité avant que le lecteur ne sorte du récit. 

Au-delà des deux personnages principaux, qui sont la constante de tout l’album, le recité déploie une vaste galerie de personnages, tous très caractérisés, à la fois graphiquement et dans ce qu’ils apportent…

E. C. : C'est la magie de Jean-Christophe !

J-C. D. : Les personnages de conte, pour qu'ils soient universels, doivent justement être assez peu caractérisés. Hans et Helma sont assez neutres au départ. Ce sont un peu des pages blanches. Tout l’intérêt est de les faire ensuite évoluer, grandir, s'affirmer et s'affiner l'un par rapport à l'autre. 

Cela demande aussi que les personnages autour existent plus fortement. C’est ce qui permet une forme d’équilibre. On retrouve ici la logique du roman d'apprentissage, ce que Charles Dickens fait très bien, par exemple. On grandit par les rencontres qu'on fait, par les oppositions qu'on a. Donc, en face, il faut des personnages très caractérisés.

À cela s’est ajouté le fait qu’on parlait de musique. Il fallait donc, aussi, à chaque fois que les personnages soient en rapport avec un angle ou une manière d'aborder la question de la pratique musicale, de ce à quoi elle sert, de comment on l'utilise. C'est ainsi que, rapidement et avant même finalement d'avoir une intrigue, j'ai eu des personnages clés. 

L'oncle, d'abord, qui n'est pas le plus important mais qui a un rôle de passeur et qui, au fond, résume tout ce qui va se passer : jouer de la musique peut permettre de vivre mais peut aussi amener à mourir. Dans le voyage du héros tel que le décrit Christopher Vogler, c'est le mentor : il donne la petite flûte et va permettre de continuer. Puis arrive l'hermite, qui représentait une autre pratique de la musique, dans ce qu'elle a de presque préhistorique, autour de l'histoire de la musique, où tout viendrait finalement du rapport aux instruments, aux chants, à la nature. L'aspect plus cadré religieux avec l’Ersatzmutter, ensuite, qui est déjà dans une pratique du groupe, plus sociale et en même temps très rigoureuse. Puis on atteint une pratique plus bourgeoise avec le margrave. Ce qui était intéressant avec lui, c'était d'en faire un personnage très puissant, qui a tout : il a l'argent, il a la force, il a la noblesse… mais il n'a pas le don musical. C'est cette espèce de creux qui le rend intéressant.

Très vite, on a donc posé les personnages. À partir de là, l'idée a été que l'histoire permette de passer de l'un à l'autre de la manière la plus naturelle et la plus fluide possible, tout en faisant en sorte que les personnages grandissent au milieu de ça. 

Hans et Helma demeurent, eux, différents, y compris graphiquement…

E. C. : Cela fait partie des choses qu'on pose au début et avec lesquelles il faut se débrouiller ensuite…  Effectivement, j'ai même eu la réflexion de lecteurs trouvant qu'ils avaient un côté presque « poupées de cire ».  C'est surtout sur les yeux que cela se joue. Leurs yeux ne sont pas loin d'être juste deux points, à la Tintin. Ce qui est normalement une des façons les plus pratiques d'assurer que les lecteurs transposent leurs émotions dans les personnages. Plus un visage est simplifié, plus l’empathie est facilitée. 

Il y a quelques moments où j'ai dansé avec et où j'aurais peut-être voulu leur donner une petite touche supplémentaire. Mais il y avait bien l'envie que ces deux personnages soient les plus proches de l'abstraction, qu'on puisse chercher l'universalité dedans. Alors que les personnages qu'ils croisent sont, eux, ultra typés. Et ce sont donc beaucoup moins des personnages avec lesquels j'invite à s'identifier

Le récit touche aussi du doigt la question du génie artistique et de la manière dont on évolue avec sa propre pratique d’un art…

J-C.D. : Personnellement, je pense que j'ai longtemps été habité par l'image du génie comme quelque chose qu'il fallait absolument avoir ou après lequel courir. C'est peut-être un prisme lié à ma génération, au fait que je suis un homme ou tout simplement parce que c'est le modèle dominant dans notre société capitaliste où il faut être absolument le meilleur. En ce sens, la figure du génie est parfaite parce qu'elle représente celui qui s'est fait tout seul, qui trouve les solutions par lui-même. 

Avec le temps et la pratique, j'ai bien compris que je ne suis pas un génie du tout… mais ce n'est pas grave ! Car, au fond, l'image du génie est complètement contre-productive et c'est ce qui est le plus intéressant : se rendre compte de ce qu'on doit des autres dans la création. On ne crée jamais tout seul. Au contraire, on passe son temps à créer par rapport à ce qui existe déjà, à créer avec la vie qui nous entoure, avec des cocréateurs. 

À partir de cette idée, Hans et Helma incarnent ces deux positionnements. Hans est justement dans cette recherche du génie, à se dire que tout doit venir de lui. Et, forcément, il finit par être confronté à un mur, parce que cette quête est violente et n'aboutit jamais. Ou très rarement, avec des exceptions comme Mozart. Et encore, même pour Mozart, il y a matière à s'interroger, parce que, au fond, il est génial car il fait de la musique dès trois ans, que son père est musicien, etc. Donc il y a toujours une forme de transmission qui intervient.

De l'autre côté, Helma représente l'idée de cocréation. Elle incarne l'acceptation du fait que, lorsqu'on crée, ce qu'on doit faire progresser c'est peut-être l'art en général plutôt que soi-même.

E.C. : De mon côté, plus j'avance plus j'ai du mal à croire au génie ou au talent. Ceux que je croyais être des génies ont juste encore plus sacrifié absolument tout à chaque moment de leur vie. Ils avaient peut-être une propension à apprendre plus vite, mais le génie qui, de but en blanc, y arrive, ça n'existe pas. Donc, à mon sens, le principal questionnement porte sur la dévotion à la création et à l'art. Qu'est-ce que ça veut dire ? Où est-ce que ça mène ? Quelle forme ça peut prendre ? Qu'est-ce qui est trop ? Qu'est-ce qui n'est peut-être pas assez ? 

Je sais que nous ne sommes pas tout à fait d'accord avec Jean-Christophe, mais j'ai presque l'impression qu'Helma manque parfois d'ambition. Il y a des moments où elle pourrait justement prétendre à ce que Hans essaie d'avoir. En même temps, n’est-ce pas parce qu'elle ne le cherche pas qu'elle y arrive mieux, justement ? 

D’ailleurs, cela aborde la musique mais les raisonnements sont transposables à d’autres arts, voire d’autres activités…

J-C.D. : Ça parle évidemment de ce qu'on vit, nous, en tant qu'artistes. À travers Hans et Helma je traite d'interrogations que j'ai en tant que scénariste et auteur de bande dessinée. Mais j'aime justement utiliser la BD justement pour travailler sur d'autres formes d'art, pour découvrir comme cela peut éclairer ces questionnements autour de la création. Ici, c'est avec la musique, dans Empire Falls Building avec Tommy Redolfi c'était avec l'architecture et dans un prochain livre je le traiterai avec la peinture… mais je ne ferai pas les neuf arts (rires) !

E. C. : Effectivement, même si on parle de musique, le résultat sur le papier n'est que de la littérature et de l'image. Finalement, c'est une réflexion visuelle et littéraire sur la création. On cache cela derrière l'esthétique musicale. Mais il n'y a aucun son évidemment... 

J-C. D. : Ce qui est intéressant avec la musique, c'est que la musique classique jouit d'une aura très forte autour de l'idée du génie, de celui qui, d'un coup, va performer beaucoup plus que les autres, avec un cadre dans la formation qui est d'emblée très élitiste. C'est en cela qu'utiliser cet art-là était intéressant. 

Le récit entretient une tension permanente entre ce qui relève du talent et ce qui relève du travail et du sacrifice… pour être meilleur que les autres ? 

E. C. : Oui, au-delà de l'art ou de la création, la question est celle de la quête de la perfection, d’être le ou la meilleure à quelque chose, comme une sorte de rêve. 

J-C. D. : Pour revenir sur le monde capitaliste, il y a vraiment l'idée qu'il faut absolument arriver à une forme de perfection absolu, y compris par rapport aux autres.

L'idée du récit est aussi que, arrivera un moment où nous serons tous balayés par le temps, par la vie. Ce n'est pas le message le plus agréable et le plus optimiste du monde. Mais c'est la réalité : on va tous disparaître. Donc il y a une forme de vanité, aussi, dans notre agitation. 

Pourtant, c'est aussi ce qui donne du sens à la vie. Cela fait 25 ans que je fais des bandes dessinées. Je me remets tous les jours à découper des cases et à mettre des histoires en images. Au fur et à mesure, c'est aussi quelque chose qui apporte du sens à mon existence. C'est aussi quelque chose qui me permet de faire passer des messages. 

Je pense qu'il faut accepter ce qu'amène cette création-là… mais ne pas se dire qu'elle va permettre d'aller vers un absolu. Parce que, de toute façon, à un moment ou à un autre, tout ça va disparaître. 

Helma n’incarne pas qu’une forme de fatalisme, elle apprend aussi à trouver du bonheur ailleurs…

E. C. : Pour moi, c'est effectivement surtout la trajectoire d'Hans qui montre le côté pessimiste. Dès le début, avec Jean-Christophe, nous avons eu une discussion sur la manière dont un artiste disparaît complètement, se retrouve complètement oublié par l'Histoire. Celle qui transmet et aura fait naître quelque chose qui reste, c'est plutôt Helma. Elle essaie d'entraîner les autres, de se mettre dans un cycle de transmission, alors qu'Hans essaie d'être un jalon immuable. 

Ce qui l’amène vers une forme exacerbée d’orgueil… 

J-C. D. : Complètement. La chanson d'Aznavour est terrible pour ça : un gars qui se voyait déjà en haut de l'affiche et termine aigri, pensant que le public n'a rien compris et qu'il était trop en avance. 

Effectivement Helma, montre bien que réussir sa vie, ce n'est pas juste réussir son travail ou son art, mais aussi réussir à juste être en harmonie avec les siens. D'ailleurs, sans divulgâcher, j'ai eu du mal à écrire ce qui lui arrive dans le dernier chapitre. Je l'ai accepté longtemps après avoir fait mon premier jet, alors même que je tournais autour depuis le début. Avec le recul, ma première version, certes moins violente, ne fonctionnait pas. Justement parce que cela n'allait pas assez loin dans la tension, dans la mise en balance des sacrifices.

S'agissant de Hans et de la question de la disparition, c'est vrai que c'est l'un des premiers éléments du projet également. Quand j’ai commencé mes recherches sur le baroque, j’ai découvert que Vivaldi disparaît pendant tout le XIXème siècle. C'est une méga-star au XVIIIème siècle, ses musiques voyagent, puis il tombe dans les limbes… Il faut attendre le travail de musicologues au début du XXème pour le redécouvrir. C'est fou, alors que sa place semble une évidence aujourd'hui, de se dire qu'il a disparu pendant cent-dix ans. Donc on peut disparaître et, pire, on peut ne pas réapparaître. Il existe peut-être des compositeurs qui ont été perdus à jamais.

L’un de tours de force de l’album est de faire jaillir de la musique sur du papier, par le seul dessin… 

E. C. : Trust the process, comme disent les Anglais (rires) ! A priori, c'est censé fonctionner. Souvent, pour me rassurer, je rouvre des vieux Franquin et je revérifie que faire des petits traits, mettre des onomatopées et des petites choses dans tous les sens… ça marche ! On ressent le mouvement et le son. 

Au-delà, le livre n'est pas une réflexion sur la musique, on ne montre pas des partitions ou des concepts musicaux. Il s'agit plutôt d'une réflexion graphique sur la manière de faire évoluer les choses à partir de symboles très simples. Finalement, j'ai davantage cherché du côté de l'art expressionniste abstrait. Je suis parti d'éléments très simples que j'ai enrichi petit à petit en espérant arriver à un résultat. Le résultat, à la fin, est l'agglutinement de tout ce que j'ai développé au fur et à mesure.

En conservant une forme de spontanéité pour imager la musique ?

E. C. : Je dessinais l'image puis j'ajoutais la musique ensuite, numériquement, ce qui me permettait de refaire plusieurs fois le geste pour obtenir la bonne courbe, jolie et harmonieuse (j'admire ceux qui arrivent à poser cela du premier coup…).

En les dessinant, je ne pensais pas à une musique que cela inspirerait mais me demandais plutôt quelle émotion je voulais que cela évoque, pour savoir si je devais m'orienter vers un aspect plutôt doux, plutôt puissant, etc. Mon mouvement était donc guidé par une émotion. Au storyboard, je faisais déjà une première ébauche qui était donc un mouvement très brut et instinctif. Cela me permettait de repartir de ça tout en l'améliorant, le peaufinant, d'ajouter un peu de complexité…

Mais c'est vraiment l'élément où j'ai le sentiment que je pourrais repasser sur tout l'album. Si j'avais eu deux ou trois mois en plus, j'aurais sûrement tout repris pour ajouter un peu de texture, trouver des choses plus riches graphiquement. Ça fonctionne ainsi, mais c'est le point où j'ai le sentiment que ma quête est infinie… 


Le noir et blanc était une évidence ? 

E. C. : L'envie de faire du noir et blanc était un peu une condition de départ. Et c'est ce qui a permis que cette histoire me parle immédiatement. J'ai tout de suite vu que le noir et blanc y aurait sa place, en ayant en tête des images de vieilles gravures, de lithographies. Cela correspondant bien à l'ambiance globale. Deux jumeaux, de la musique, du noir et blanc : c'est à peu près là-dessus que nous nous sommes quittés à notre première discussion (rires) !

Le fait que la musique soit en couleur est aussi une évidence qui s'est rapidement imposée car nous voulions que cela ressorte clairement. L'idée des trames est, elle, arrivée plus tardivement, en travaillant vraiment sur le livre. Cela a permis d'avoir le grain de la lithographie, le clair-obscur de la gravure, tout en ayant quelque chose de maîtrisable. 

Le fait de découper en neuf chapitres était un clin d’œil à la malédiction de la neuvième symphonie ? 

J-C. D. : Pas du tout (rires) ! Au début il y avait dix chapitres. On a juste fusionné les deux derniers. Mais j'aime bien le chiffre neuf parce que, dans la tradition biblique, il représente la création humaine inachevée, le « dix » étant réservé à Dieu. 

E. C. : Beaucoup de gens trouvent des symboles auxquels nous n'avons pas pensé et c'est toujours amusant. 

Une belle récompense avec ce Prix Fnac France Inter…

E. C. : On espère toujours un peu un succès en faisant un livre. Mais, après des années à en faire, on sait très bien que cela ne marche pas toujours. Mais quand ça nous tombe dessus, c'est toujours bon à prendre. On a un peu le sentiment que c'est notre tour !

J-C. D. : Cela fait des années que je dis aux gens « On n'est jamais à l'abri d'un succès ! » (rires). Il y en a eu avant mais de moindre ampleur. Là, ce qui nous arrive, c'est très fort, dans l'accueil public, critique : tout s'aligne. C'est forcément agréable à vivre et on le savoure. Je le vois comme de la confiance, du boost pour la suite et de la liberté pour présenter d'autres projets… Mais aussi un peu de pression !

E. C. : L'avantage c'est qu'on travaille dans la BD, donc on a déjà enchaîné sur d'autres projets, sans pouvoir se permettre d’attendre de voir ce que celui-ci deviendrait (rires). C'est super que cela fonctionne, mais on est de tout façon déjà concentré sur la suite ! 

BDGest' est partenaire du Prix BD Fnac France Inter. 

➤ Lire la chronique 

➤ Découvrir la preview


Entretien réalisé par Damien Kebdani et Laurent Cirade

Information sur l'album

Soli Deo Gloria

  • Currently 4.61/10
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6

Note: 4.6/5 (31 votes)