L'Ouragan de la Vengeance - Monte Hellman - 1966
J'avais vu The shooting il y a bien longtemps et ça m'avait laissé une forte impression de western expérimental mais je n'avais par contre jamais vu L'ouragan de la vengeance.
J'ai revu The shooting en prélude de cette séance et en effet, c'est un film étrange, très opaque. Les motivations des personnages sont à peine esquissées, les personnages sont réduits à de pures fonctions, les plans sont étirés pour donner une vision de l'espace et du temps très particulière. C'est vraiment un film à voir.
Pour la petite histoire, Hellman, qui grenouillait avec Nicholson dans l'écurie du producteur de films d'exploitation Roger Corman, se voit confier la réalisation de deux westerns par ce dernier. Le budget est ridicule, les deux films sont tournés à la suite sur les mêmes lieux avec une même équipe technique très réduite (sans aucune possibilité d'éclairage artificiel par exemple). Hellman a une liberté créative totale. Il est juste tenu de ne pas dépasser le budget, ce qui explique les parti-pris formels des deux films.
Par ailleurs, Monte Hellman est aussi un grand admirateur du cinéma moderne européen. On ne va pas aller jusqu'à dire que ses deux westerns sont des westerns bressoniens mais on peut quand même voir ces deux films comme des tentatives de greffes bizarres entre le cinéma de série b US et la modernité européenne. Ce n'est pas toujours totalement convaincant mais ça tranche avec le western classique, qui est d'ailleurs à ce moment plutôt moribond au sein d'un cinéma hollywoodien en crise.
Hellman, ainsi que son pote Peckinpah avec qui il travaillera plus tard, dynamitent le western classique de l'intérieur, en le débarrassant de ses oripeaux pour se concentrer sur la poussière, la crasse, la sueur, pour donner au western une matérialité tout autre. C'est là que se trouve l'intérêt du film, même si The shooting va plus loin et que Ride in the whirlwind reste plus classique dans son déroulement.
Quelques remarques pour rebondir :
Loup Solitaire : "C'est pourtant là le plus intéressant du film, avec cette contagion des deux héros survivants qui finissent par se comporter comme les criminels qu'ils ont rencontrés au début, Nicholson devenant même un meurtrier en tuant le père de la famille de fermiers où lui et Cameron Mitchell se sont réfugiés."
Je ne vois pas de contagion du mal. Nicholson ne tire que pour se défendre face aux tirs du fermier. Ton interprétation me semble erronée. Nicholson et son pote restent jusqu'à la fin des gars qui se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment et qui ne volent les chevaux que par nécessité vitale.
D'ailleurs, je trouve que tout au long du film et jusqu'à la fin, chaque groupe de personnages (les bandits, les trois gars, le posse, les fermiers) agit de manière conforme aux raisons qui les agissent, sans dévier et de manière légitime selon leurs points de vue respectifs. Ces raisons respectives entrent en friction mais restent cloisonnées. Je vois donc d'autant moins quelque contagion que ce soit d'un groupe à l'autre.
Loup solitaire : "les personnages sont globalement ternes", "la mise en scène d'Hellman étire les scènes, les dédramatise et du coup les dévitalise d'une bonne part de leur tension", "la scène aurait pu durer deux fois moins longtemps sans que rien d'essentiel ne manque".
On peut certes ne pas trouver ça très excitant mais c'est là à mon sens que réside le projet même de Monte Hellman.
C'est encore beaucoup plus marquant dans The shooting. En version western classique, The shooting, ça doit durer genre 12 minutes.

Jolan : "C'est crasseux, sale, poussiéreux, c'est moche, mais on y est. "
That's it.
"Tout comme le personnage de Vern le déplore à la fin, nous avons un duo de fuyards qui échoue dans la seule ferme du coin, à palabrer et à jouer aux dames, alors qu'une patrouille est à leur recherche et qu'ils vont inévitablement leur tomber dessus pour les tuer. C'est idiot."
Ils attendent la nuit parce qu'ils savent que c'est leur seule chance de s'enfuir sans être repérés. Donc ouais, tant qu'à faire, ils jouent aux dames.

Et d'ailleurs, si le gars du posse n'était pas revenu pour mater le cul de la fille, ça aurait pu marcher.
"Ou quand la patrouille arrive à la ferme, et qu'ils n'inspectent même pas la maison, où les fuyards pourraient parfaitement se cacher."
Ils ont compris qu'ils pouvaient faire confiance au fermier. Et puis, dans un film d'1h22 où tu étires plein de séquences, tu as besoin d'une certaine économie narrative. D'ailleurs, ils avaient raison, les gars n'étaient pas dans la baraque. Case closed.

"la jeune fille refusant de se laisser séduire par le jeune cow-boy. Le poids de son éducation stricte et de son isolement au milieu d'une contrée sauvage. Je me disais que justement elle en profiterait pour s'émanciper un peu de son existence morne et que les deux jeunes se trouveraient un peu (mon éternel romantisme) mais il n'en est rien."
Ah oui, là, c'est vraiment pas le bon film.
Et je reviens sur ce que je disais plus haut à propos de la contagion d'un groupe à l'autre, ici aussi complètement inexistante. C'est un film de situations dans lequel il n'y a aucune possibilité de circulation d'un bloc de personnages à un autre.
Ce film, ce sont des blocs de personnages qui évoluent au sein de blocs spatiaux dans des blocs de temps.
Ma note : 15/20
"Ca ne résout pas vraiment l'énigme, ça y rajoute simplement un élément délirant qui ne colle pas avec le reste. On commence dans la confusion pour finir dans le mystère."
Denis Johnson - "Arbre de fumée"