






















Avant de partir pour quelques semaines, j’avais envie de vous raconter l’histoire de cette bande dessinée. Une histoire de hasards qui n’en sont pas tout à fait.
Laurent Gaudé est l’un des auteurs les plus importants de ma vie. En 2002, j'ai 15 ans quand La Mort du roi Tsongor reçoit le Goncourt des lycéens. Premier gros choc littéraire. Je veux tout lire de Laurent Gaudé ; pièces de théâtre, romans, je guette chacun de ses livres. J’aime instantanément (et passionnément) sa maison, Actes Sud ; celle où, des années plus tard, je deviendrai éditrice. (Je vous laisse mesurer l’émotion, le vertige.)
Quand je crée la collection de bande dessinée « Virages graphiques », Laurent est le tout premier romancier que je contacte. Il me confie deux nouvelles, comme base de discussion. De mon côté, je lui glisse quelques bandes dessinées, pour qu'il découvre ce que j'aime. Il me revient avec un mot pour chacune, et il s'arrête sur celle qui l'a le plus marqué : Rébétiko, de David Prudhomme.
Ce que Laurent ignore alors, c'est que David Prudhomme, en plus d’être un dessinateur incroyable, est mon compagnon. Premier hasard.
Le deuxième est plus ancien. Au début de notre histoire, le tout premier livre que j'ai offert à David a été Le Soleil des Scorta. Laurent Gaudé, encore. Les mêmes Pouilles, le même village au-dessus de la mer.
Quand j’évoque l’idée d’une adaptation (on est en 2021), David n'est pas franchement emballé. Il veut écrire ses propres histoires. Alors je tente : « J’adore cette nouvelle, ça ne te dérange pas si je la lis à voix haute ? » Je sens qu’il est, au fil de la lecture, de plus en plus attentif. Je prononce le dernier mot, il me dit : « Mais c'est pour moi ! »
Ce qui a suivi est tout sauf une simple mise en images. Nous sommes allés avec David à Peschici. Guidés par Laurent lui-même, nous avons découvert le village, ses pentes, ses oliviers, nous avons senti la lumière des Pouilles et avons déjeuné sur le trabucco des Scorta. David a choisi de donner au narrateur les traits de Laurent. Comme s'il fallait rendre visible la voix qui porte le récit. Le texte, lui, est conservé presque intégralement : c'est sa musique, son souffle, qui font le livre autant que le dessin.
Les Oliviers du Négus est un récit de résistance et de transmission, il est question des mémoires que d'autres déposent en nous, et qu'on porte ensuite plus loin. Ce livre fait exactement ce dont il parle.
Il paraît le 2 septembre chez Actes Sud BD. L'ado en moi est folle de joie, l'éditrice fière de ce si beau livre.
David, lui, a écrit une lettre aux libraires pour raconter sa part de l'histoire. Je vous la partagerai dans un prochain message.
À très vite, Sonia
Chères libraires, chers libraires,
La bande dessinée Les Oliviers du Négus paraît le 2 septembre chez Actes Sud BD. Je vous écris avant qu'elle n'arrive sur vos tables pour vous raconter comment elle est venue.
Il y a quatre ans, j'ai découvert la nouvelle de Laurent Gaudé Les Oliviers du Négus par l'oreille. Ma compagne me l'a lue à voix basse, presque chuchotée, un soir. Au dernier mot, j'ai dit : « Mais c'est pour moi ! Je dois la dessiner. » Ma femme a du flair !
Ce récit donne l'envie et la force de transmettre.
Dans la nouvelle, l'histoire est portée à la première personne par un narrateur que Laurent Gaudé ne nomme pas. Il retrace, dans un récit morcelé, la vie d'un homme surnommé le Négus, ce vieux marginal qu'il a connu et aimé au fil des années dans un petit village des Pouilles, Peschici. Au début du récit, le narrateur apprend que le Négus vient de mourir à 92 ans. Ce Négus était un doux-dingue doué d'une conscience morale, éthique, politique et écologique qui l'a fait se dresser seul contre les promoteurs des premiers complexes de tourisme de masse, dans les années 1970. Il est devenu une sorte d'aiguillon que le village regardait de travers. Mais ce vieil homme condensait en lui bien d'autres choses — des époques différentes, des mythologies, parfois très anciennes, dépassant de loin sa vie d'homme. Comme il le disait lui-même : « J'étais trop nombreux. »
C'est la part de chaque lecteur et lectrice d'interpréter les textes, et ce sera bientôt votre tour.
Ce texte m'a touché au cœur. Bien sûr, le récit et ses émotions m'ont convaincu. Beaucoup d'échos avec des thèmes auxquels je suis sensible et que j'ai abordés, différemment, dans de précédentes bandes dessinées. Ce qui m'a séduit au moins autant, c'est la beauté de la langue, la musicalité lyrique, le rythme profond de l'écriture de Laurent Gaudé. C'est pourquoi la bande dessinée reprend la quasi-intégralité du texte. Car ce que j'aime, dans l'idée d'adapter un texte en bande dessinée, ce n'est pas réduire le texte à l'ossature du récit pour le séquencer, c'est conserver ce souffle des mots, et travailler la narration en architecturant la séduction du texte et du dessin.
Mon interprétation du texte fait que j'ai donné au narrateur les traits de Laurent Gaudé lui-même. Ce choix est la conséquence directe de son ton qui sonnait si juste, si intime, qu'il me semblait nécessaire de donner à voir la voix de Laurent. Le récit s'est trouvé comme déshabillé d'une part de sa fiction par le dessin, le dessin qui pourtant est une abstraction. C'est un paradoxe que je ne sais pas démêler, mais qui me dit quelque chose de juste sur ce que peut le dessin face à un texte.
Et en effet, par la bande dessinée, quelque chose s'est déplacé.
Laurent m'a récemment confié qu'à la différence de la nouvelle, la BD prenait aussi le tour d'un journal de la famille Gaudé. Le texte qu'il avait écrit à distance revenait, par le dessin, vers lui, vers Peschici, vers les étés passés en famille dans ce village. La nouvelle s'était mise à le concerner plus encore. En m'autorisant à les représenter, Laurent et sa famille m'ont fait ce cadeau de confiance et d'amitié. Qu'ils en soient infiniment remerciés.
Et puisque j'envisage le dessin comme l'enregistrement graphologique d'une expérience sensible, je suis allé à Peschici faire des repérages. J'y ai trouvé des guides d'exception : la famille Gaudé. J'avais besoin de voir le village, ses pentes, ses oliviers, la mer en bas, et Laurent dans ce lieu. J'avais besoin d'être traversé par la lumière, les volumes, l'air, le sentiment qu'un lien provoque sur qui s'y trouve. On habite mieux un dessin quand on l'a vécu. C'est là encore une question de mémoire.
Que faire des mémoires que les autres déposent en nous et qu'ensuite on transporte ? Nous en savons l'extrême fragilité. Pour ma part, je vois ce livre comme une célébration de la transmission. La question de ce qui reste de nous, ce livre l'illustre.
Maintenant, à travers vous, ce livre va aller à son tour vers les lecteurs et lectrices qui passeront dans vos librairies. Vous savez mieux que moi qu'un livre n'arrive jamais seul à son lecteur. Il arrive par la main de quelqu'un qui l'a lu, qui en a parlé, qui l'a posé sur la bonne table un matin. Ce voyage s'amorce, par vous, vers des lecteurs et lectrices qui peut-être ne connaissent pas les Pouilles, n'ont jamais entendu parler du Négus, et qui pourtant peuvent le porter à leur tour.
Un homme qui aurait dû disparaître complètement continue d'exister parce qu'à chaque étape, quelqu'un a accepté de porter sa mémoire et de la passer plus loin.
Les Oliviers du Négus est un livre qui se partage, un livre né dans une oreille et que vos yeux vont ouvrir, déplier. Continuons à faire voyager, à transmettre l'idée même de transmettre. Que vivent les livres !
Amicalement,
David Prudhomme

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