Avec L’Addiction s’il vous plaît, Terreur Graphique signe sans doute son livre le plus intime. Porté par une écriture fragmentée, à la fois frontale et pudique, l’auteur y raconte son rapport à l’alcool, ses héritages familiaux et la lente reconstruction qui suit l’arrêt. Entre humour salvateur, souvenirs en clair-obscur et regard lucide sur une culture française façonnée par la boisson, il dévoile une œuvre rare, sincère et nécessaire. À l’occasion de la sortie de l’album, il revient avec nous sur ce travail profondément personnel.
Nous sommes à deux jours de la sortie du livre (l'entretien a été réalisé le 5 janvier 2026, NDLR). Est-ce qu’il y a plus de stress que d’habitude, compte tenu du sujet, plus intime que dans vos albums précédents ?
Terreur Graphique : Je suis toujours très stressé avant une sortie. Mais celui-là l’est encore davantage, oui, parce qu’il est beaucoup plus personnel que les quinze derniers. Il faut remonter à mes tout premiers albums pour retrouver quelque chose d’aussi intime dans ma bibliographie. J’ai déjà quelques retours, parce que certains l’ont lu en amont : des libraires, des proches, des lecteurs. Et forcément, c’est stressant de voir comment ça va être reçu. Est-ce que ça va parler aux gens ? Est-ce que ce n’est pas trop personnel ? Après, j’ai quand même un peu de recul, parce que ce travail a commencé sur Internet. J’ai eu des retours pendant le processus. Mais le livre est assez différent de ce qui circulait en ligne, notamment graphiquement : tout a été repensé.

Justement, à quel moment avez-vous ressenti l’envie de parler de cela ? Est-ce qu’il fallait une certaine maturité, un certain recul ?
T.G. : Déjà, il fallait que j’arrête vraiment de boire. Le projet a commencé avant l’arrêt. À l’époque, ça s’appelait « À boire ou je tue le chien ». Mais quand on est encore dans le dur, c’est compliqué de parler de ces choses-là. Ce n’était pas le même livre : ça parlait de consommation de vin, pas encore d’alcoolisme. Je n’avais pas fait mon coming out alcoolique. Le bon moment… je ne sais pas trop. Je pense que l’âge joue. Mon premier livre date d’il y a quinze ans, « Rorschach », où j’abordais déjà la famille. Mais c’était trop tôt. Là, c’est sorti naturellement du dessin. Et puis le livre a accompagné ma thérapie. Ce n’est pas une thérapie en soi, mais ça accompagne un processus.
Quand vous avez commencé à publier ces dessins sur Internet, aviez-vous déjà prévu d’aller aussi loin dans l’intime ?
T.G. : Ça s’est affiné. À la base, c’était vraiment l’alcool, l’alcoolisme, moi. Puis, en discutant avec Nejib, mon éditeur, on s’est dit que c’était intéressant d’aborder aussi la famille. On sortait d’un livre sur ce thème. Parler de mon père, je le fais souvent, mais je voulais aussi parler de ma mère. Et puis je suis très instinctif. Je ne calcule pas : ça sort comme ça sort. Je trouvais important d’aller au bout pour être sincère. Si on commence à dissimuler par pudeur, on triche. On parle quand même d’un sujet très impudique. Quand on est saoul, on se livre au monde dans ce qu’il a de pire, donc autant analyser la chose entièrement.
La figure du chien est centrale. Est-elle venue tout de suite ? À quoi vous servait-elle ?
T.G. : Non. Au départ, je me dessinais moi. Le chien est arrivé quand le projet a évolué. Le titre provisoire contenait déjà cette figure. Et puis j’ai un chien qui a vraiment cette tête-là. En réfléchissant, j’ai pensé à « Maus » de Spiegelman : pas pour le sujet, mais pour la symbolique animale. Le chien pouvait être l’alcoolique : « être en chien ». J’aimais bien cette idée. Et puis je voulais faire une BD animalière depuis longtemps. C’était l’occasion. Maintenant, je fais aussi des strips animaliers dans Libé.
Votre BD est composée de fragments, de souvenirs. Comment avez-vous travaillé la narration ?
T.G. : C’est la BD que j’ai le plus redessinée. Il y a eu énormément de versions. Au début, des strips pour Instagram. Ensuite, j’ai tout repris, plusieurs fois. Je travaille toujours par chapitres, et jamais dans l’ordre. J’aime beaucoup Richard Brautigan, qui écrit en micro-chapitres. Ensuite, on imbrique avec l’éditeur, comme un montage de film.
Selon vous, l’alcoolisme commence-t-il dès l’enfance ?
T.G. : Pour moi, ça commence par des traumatismes et un terrain addictif hérité de mon père. J’ai aussi été diagnostiqué TDAH, ce qui accentue la propension aux addictions. Et puis il y a le formatage culturel : en France, l’alcool est une norme, presque une religion. On nous inculque très tôt que boire est normal. Cela façonne un rapport précoce à l’alcool.
L’alcool est à la fois un fléau et un liant social...
T.G. : Pour comprendre cela, il faut arrêter de boire et tenter de mener la même vie. J’ai essayé : mêmes bars, mêmes gens. J’ai eu la chance d’être entouré de personnes bienveillantes, y compris des vignerons. Mais aujourd’hui, je sors moins. Sans alcool, tout change.

Certaines personnes ne comprennent pas votre arrêt...
T.G. : Oui, souvent celles qui ne se demandent jamais pourquoi elles boivent. Moi, je suis à l’aise : je suis alcoolique.
Vous racontez votre père sans l’accuser...
T.G. : Parce que je l’aime. Je lui en veux pour certaines choses, mais cela n’enlève rien à l’amour. Il était malade. On ne tire pas sur les malades.
Le livre est grave mais très drôle...
T.G. : Je ne sais pas faire autrement. J’ai toujours besoin de dédramatiser. J’ai tellement peur du drame que je glisse une vanne. J’aime rire quand je lis ou quand je vais au cinéma. Comme dans la chanson de Daho, « Rire de pleurer ».
Il y a d'ailleurs beaucoup de références musicales et culturelles...
T.G. : C’est ma culture : la pop culture. Les références me viennent naturellement. J’ai essayé d’en mettre des moins pointues. C’est aussi une manière de me situer dans mon époque.
Avez-vous eu peur que des lecteurs alcooliques se sentent jugés ?
T.G. : Non, parce que je parle de moi. Je raconte le pire de moi-même. Je serais mal placé pour juger. Au CSAPA (Centre de Soins, d'Accompagnement et de Prévention en Addictologie, NDLR), personne ne m’a jugé. J’ai voulu faire pareil.
Comment est venu le titre ?
T.G. : On a longtemps hésité. J’ai fait confiance au marketing. Après coup, j’ai découvert l’émission de Chicandier (L'Addiction s'il vous plait ?! est aussi une émission web, NDLR). J’ai paniqué, mais juridiquement, tout va bien.
Quelques mots sur la couverture ?
T.G. : C'est une idée du DA de Casterman, avec Nejib, une référence aux vieilles publicités. On n’a fait qu’une seule proposition. J’adore les couleurs, les textures et la maquette.
Et le format souple ?
T.G. : Je n’ai pas de préférence. Les cartonnés s’abîment vite. Et puis cinq euros de plus… Je veux que les gens lisent le livre.
Le sous-titre : Confessions d'un alcoolique qui se soigne, c'était nécessaire ?
T.G. : Pour être clair : on parle d’alcoolisme, mais aussi de s’en sortir.
Vous aimeriez que le livre circule dans les structures médicales ?
T.G. : Le livre est dédié au CSAPA de Tours Nord. S’il peut servir, tant mieux.
Vous travaillez aussi sur des strips animaliers...
T.G. : Oui, dans Libé. J’aime bien l’idée de l’éphémère. Je prends goût au format long, mais tout n’a pas vocation à devenir un livre.





