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igure emblématique de la révolution haïtienne, François-Dominique Toussaint Louverture (1743 – 1803) fut capturé par les forces napoléoniennes en 1802, puis transféré en Métropole pour y être incarcéré. Mis au secret au Fort de Joux, près de Pontarlier, les conditions exécrables font qu’il décède rapidement en 1803. De dangereux agitateur, il devient un cadavre, un ensemble de chair et d’os. L’administration militaire se met alors en branle et, suivant des procédures précises, traite ces restes dans le respect des règlements en vigueur. Après quelques mois, son squelette est inhumé dans la crypte de la chapelle du fort et ses biens vendus aux enchères. Fin de l’histoire ? Pas vraiment. Au fil des décennies, puis des siècles, son dossier va continuer de lui survivre. Des scientifiques voudraient bien étudier ses ossements (la phrénologie est à la mode). Puis, Haïti demande, à plusieurs reprises, de pouvoir rapatrier sa dépouille. La diplomatie et la politique entrent dans la danse. Stoïque, l’Armée suit les ordres et tente de fournir des réponses, malgré des difficultés matérielles. En effet, entre temps, le Fort de Joux a été rénové et la chapelle détruite. Où sont passés les restes de Toussaint Louverture ? Sous les gravats et les remblais, sans doute. Son crâne aurait cependant été sauvé. Est-il seulement le bon ? Les années passent et les rapports s’accumulent. Finalement, un compromis sera trouvé au début des années 80 entre la France et son ex-colonie (alors dirigée par le clan Duvalier) : un peu de terre jurassienne fera office de relique et sera intégrée à un mausolée érigé à Port-au-Prince.
À peine considéré comme un être humain de son vivant (c’est un Noir), son décès n’améliore pas sa condition. Déshumanisé et rayé de l’Histoire, le nom Toussaint Louverture aurait pu disparaître à jamais. Ironiquement et paradoxalement, ce sont les agents de son éradication (les fonctionnaires passés, présents et à venir) qui vont involontairement le sauver des limbes. Procès-verbaux, rapports d’expertise, inventaires, ces traces soigneusement archivées deviennent autant de pistes pour ceux qui n’ont pas oublié le grand homme et qui veulent l’honorer. Autre corollaire, aujourd'hui, ces documents témoignent et soulignent parfaitement les errements des mentalités et l’évolution des idées reçues, y compris celles encore en cours.
Premier album intrigant soulevant des thématiques dans l’air du temps, Toussaint est mort dans sa tombe offre une (re-)lecture sociale et politique captivante des deux derniers siècles. Le colonialisme et le rapport aux races, la naissance puis l’irrésistible montée en puissance de "l’administration administrative", Sadri Khiari met en scène une comédie macabre et grotesque sans fin. Plus engagé et moins mystique que Daria Schmitt dans le très bon La tête de mort venue de Suède, l’auteur propose un éventail de réflexions passionnantes et provocatrices, tant au niveau sociétal que de l’intime.
Graphiquement, l’approche charbonneuse rappelle agréablement celle d’Ambre (La passion des Anabaptistes). Un très beau travail sur les matières (roches, tissus, etc.) et un souci tout particulier pour les personnages (quels faciès !) se font aussi remarquer. La construction et le découpage apportent également de la force à la narration. Les nombreux extraits de textes d’époque et différentes listes d’objets renforcent le ressenti et le côté «vrai» de cette formidable évocation socio-historique.
Totalement actuel et animé par une dramaturgie implacable, Toussaint est mort dans sa tombe s’avère être un ouvrage de la plus grande intelligence, aussi bien critique qu’artistique. À découvrir d’urgence.








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