Selon Mai Sato, rapporteuse de l'ONU sur l'Iran, il pourrait y avoir des dizaines de milliers de morts.
Les morts côté police sont maximisés par le pouvoir iranien. Un article du Monde.
Trigger warning : les photos sont des photos de sacs mortuaires, elles sont donc en spoiler. Ouvrir les spoilers à vos risques et périls. https://www.lemonde.fr/international/ar ... _3210.htmlMai Sato, rapporteuse de l’ONU sur l’Iran : « Il pourrait y avoir des dizaines de milliers de victimes »La rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans la République islamique d’Iran estime, dans un entretien au « Monde », que la coupure Internet dans le pays a dissimulé l’ampleur réelle des tueries lors de la répression par le régime au début du mois de janvier.Alors que le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, réuni en session spéciale, a voté, vendredi 23 janvier, pour prolonger la mission d’établissement des faits sur l’Iran après la répression au début du mois de janvier du mouvement de contestation, Mai Sato, la rapporteuse spéciale de l’ONU, estime que la coupure d’Internet dans le pays a dissimulé l’ampleur réelle des tueries.
Le bilan de la répression des manifestations pourrait se chiffrer à des milliers de morts, de quels éléments disposez-vous ?S’il y a des divergences sur le nombre de personnes qui ont perdu la vie, cela est dû à la coupure d’Internet et des communications dans le pays. Selon les autorités iraniennes, le nombre de morts s’élève à un peu plus de 3 000 incluant les membres des forces de sécurité.
Je reçois beaucoup de chiffres provenant de diverses organisations. Certaines sont des ONG qui font preuve de prudence dans leurs estimations, car elles peuvent avoir une règle selon laquelle elles doivent obtenir une vérification de deux sources avant de confirmer un décès. Il y a d’autres rapports et témoignages : à l’image de ceux que nous recueillons auprès des médecins qui voient les corps arriver dans les hôpitaux, les responsables des morgues. Il pourrait y avoir des dizaines de milliers de victimes.
Mais qu’il y ait eu 3 000 morts ou beaucoup plus – et bien sûr, le bilan est probablement plus élevé que celui avancé par les chiffres officiels –, une seule mort est déjà une mort de trop. Ces personnes réclamaient des changements économiques et politiques de manière pacifique. Personne n’aurait dû être tué.
Je pense, par ailleurs, que les autorités tentent d’augmenter artificiellement le nombre de victimes parmi les forces de sécurité. Des familles, lorsqu’elles se rendent à l’hôpital ou à la morgue pour récupérer les corps de leurs proches, doivent signer un document indiquant que la victime était membre des forces de sécurité : en particulier les bassidji, qui sont la branche paramilitaire et les volontaires du corps des gardiens de la révolution. Si elles refusent, elles doivent payer une somme exorbitante. Ce sont des stratagèmes utilisés pour entretenir une rhétorique qui vise à faire croire que ce sont les manifestants qui sont violents, que ce sont des terroristes ou des mercenaires armés.
A la morgue de Kahrizak, à Téhéran, en janvier 2026. VAHID ONLINE VIA TELEGRAMImage tirée des réseaux sociaux de la morgue de Kahrizak, à Téhéran, en janvier 2026. RESEAUX SOCIAUX VIA REUTERSLa coupure d’Internet a plusieurs effets. Elle dissimule l’ampleur réelle des tueries, elle peut aussi être utilisée pour gonfler le nombre de morts parmi les forces de sécurité. Et elle provoque une immense angoisse chez les Iraniens, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, car ils ne savent pas si leurs proches sont vivants, morts ou blessés.
Qu’en est-il de la situation des personnes arrêtées et détenues ?Des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées. Il y a des signalements de faits de négligence médicale, de torture dans les centres de détention et d’agressions sexuelles. Les autorités iraniennes affirment que beaucoup de personnes seront bientôt libérées ou l’ont déjà été, mais là encore, avec la coupure d’Internet, elles contrôlent le flux des informations. Il y a des témoignages qui font état de cas où les forces de sécurité sont entrées dans les hôpitaux et où des personnes hospitalisées ont été emmenées vers des centres de détention, sans que l’on sache exactement où. Les membres de leur famille ne sont pas informés de l’endroit où se trouvent leurs proches.
Dans le contexte général des droits humains en Iran, pensez-vous qu’un seuil a été franchi par les autorités iraniennes ?Je ne sais pas comment définir un certain seuil, mais quand j’ai pris ce mandat de rapporteuse spéciale en août 2024, j’ai constaté [concernant la peine de mort] que le nombre d’exécutions augmentait. Je me souviens avoir écrit dans mon premier rapport [publié le 26 septembre 2024] que, si ce rythme se poursuivait, le nombre d’exécutions dont nous avons connaissance dépasserait le millier sur une année. En 2025, au moins 1 500 personnes ont été exécutées. L’Iran a toujours été, en matière de nombre d’exécutions par habitant, l’un des pires pays au monde. Et ce rythme ne cesse d’augmenter.
A la morgue de Kahrizak, à Téhéran, en janvier 2026. VAHID ONLINE VIA TELEGRAMAprès l’escalade militaire entre l’Iran et Israël en 2025, de nouvelles lois répressives ont été adoptées : communiquer avec des médias étrangers peut être considéré comme de l’espionnage et peut être passible de la peine de mort. Oui, la situation s’est clairement aggravée et je suis vraiment préoccupée par ce qui va se passer à l’avenir dans le pays.
Pensez-vous que cette répression et ces tueries pourraient être qualifiées de crimes contre l’humanité ?Les crimes contre l’humanité, selon la définition du droit pénal international, sont des attaques généralisées ou systématiques dirigées contre la population civile. Cela peut inclure le meurtre, la torture, le viol et de nombreux autres actes. En tant que rapporteuse de l’ONU, je suis réticente à qualifier les faits a priori, je respecte le droit international des droits de l’homme et le droit pénal international. L’accusation de « crimes contre l’humanité » est une accusation très grave et une enquête doit être menée pour déterminer s’il y a des violations du droit international des droits de l’homme et du droit pénal international.
Lors de la session spéciale du Conseil des droits de l’homme consacrée à la situation en Iran, le 23 janvier, le Conseil a renouvelé le mandat de la mission d’établissement des faits [créée en novembre 2022 après la mort de la jeune Mahsa Amini après son arrestation par la police des mœurs] qui a pour tâche de mener une enquête. Nous devons attendre de voir ce que la mission d’établissement des faits va révéler. Bien sûr, l’Iran n’est pas signataire du statut de Rome [le traité fondateur de la Cour pénale internationale] : en cas de poursuites, il y aura des obstacles, mais la mission d’établissement des faits est bien placée pour recueillir des preuves et fournir son analyse sur la base de son enquête.
Le peuple iranien a fait preuve d’un courage extraordinaire et a dit ses vérités au pouvoir. Il réclame des changements économiques et politiques, et c’est son droit. Le moment est donc venu pour les autorités iraniennes d’y répondre, et non par la violence. Il est extrêmement dangereux que le discours officiel actuel qualifie toutes les personnes qui se sont exprimées de terroristes, de mercenaires ou d’émeutiers violents.
Bien que je comprenne également le sentiment selon lequel le monde doit agir, je ne peux m’empêcher de me demander combien de personnes auraient pu être épargnées si Donald Trump [le président américain] n’avait pas tenu ces propos appelant les Iraniens à l’action en laissant entendre que les Etats-Unis leur viendraient en aide. Il y a également ces informations qui font état de l’arrivée de navires militaires américains dans la région, et cela m’inquiète beaucoup. Mais à ce stade, toute intervention militaire des Etats-Unis resterait illégale, car il n’y a pas eu de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU l’autorisant, et une telle action irait clairement à l’encontre de la Charte des Nations unies.
Madjid Zerrouky