À quatre-vingt ans bien tassés et une carrière à l’aura sans pareille, Robert Crumb n’a plus rien à prouver. Simplement, lui qui a été une des pierres angulaires de la contre-culture BD des années soixante et suivantes, ne peut pas s’empêcher de scruter la société. Les dernières années ont été difficiles et celles qui s’annoncent font déjà frémir à l’avance. Covid 19, désinformations, faits alternatifs, théories du complot… il y a de quoi devenir fou, paranoïaque plus particulièrement. Attention cependant, comme l’a écrit Dominique Noguez : «Quand on veut trouver du sens, on en trouve. C'est même le commencement de la paranoïa.»
Antivax lui-même, Crumb s’est senti obligé de dénicher des arguments afin de justifier sa position. Il a fait ses recherches et, pour lui, c’est clair, les big pharma ne sont aussi altruistes que veut bien le dire le message officiel. «Oui, Robert» lui répond un vieil ami scientifique, «mais possèdes-tu seulement les connaissances et le recul critique pour comprendre les protocoles d’expérience et la recherche de pointe ?» Évidemment que non, comme la majorité de la population d’ailleurs. Il faut donc faire confiance aux experts. Cette logique ne convainc pas vraiment l’auteur, mais elle est implacable.
Raconteur de profession, le créateur de Mr. Natural va néanmoins continuer son enquête, en se focalisant sur le narratif. Dénichant à gauche et à droite des rapports et autres études venant de groupes de réflexion, il tente de démontrer, qu’effectivement, les autorités et les médias ajustent continuellement leurs messages. Ne maîtrisant pas le charabia sociologique conceptuel et les nouvelles technologies, son exposé s’avère forcément lacunaire et un peu vain. Sans compter que la propagande ou la manipulation des masses ne datent pas de la récente pandémie ou des IA génératives.
Étonnement (ou pas), au fil des différentes histoires du recueil, le scénariste finit par se saborder lui-même. Il interroge Dieu à plusieurs reprises, il démontre également que l’État profond n’est pas si mystérieux que ça et ressemble plus à du copinage de haut niveau qu’à autre chose. Le fait-il consciemment ou inconsciemment ? La question est laissée à l’appréciation du lecteur.
Au final, l’impression qui ressort de l’album est celle d’un homme maintenant âgé, qui a perdu des proches (cf. le très beau et touchant ultime récit coécrit avec Aline Kominsky) et qui se demande ce qui vient après. Un Monsieur Tout-le-monde qui a peur et qui ne peut s’empêcher de se poser LA question ultime.
Très bavard, jusqu’à la surcharge, Chroniques de la paranoïa débute sur le fil du rasoir et fait redouter le pire. Heureusement, rapidement, Crumb décide de mettre un pied de chaque côté de la ligne. Résultat, il éclabousse un peu tout le monde (lui y compris) et, sans remettre les compteurs à zéro, démontre bien l’importance d’entretenir en permanence un esprit critique acéré.








Poster un avis sur cet album