de LEAUTAUD » 07/05/2022 11:27
J'ai lu "Guerre", et j'ai retrouvé le ton inimitable, le style à l'arrache (c'est un premier jet non retravaillé), du cuirassier Destouches, Ferdine puisqu'il faut l'appeler par son nom.
Son périple sanguinolent du lieu où il est tombé jusqu'à l'ambulance, puis l'hôpital, est un épisode classique du récit de guerre.
Du coup j'ai involontairement comparé cette descente et remontée des enfers à ce qu'en avait écrit Gabriel Chevallier dans "La peur" (le plus grand texte sur 14-18), lui aussi blessé puis évacué, soigné, et guéri physiquement mais mortellement atteint à l'âme.
Il y a des similitudes profondes, mais l'intensité stylistique diffère, là où Chevallier balance ses grenades, Céline y va au lance-flammes : ils se rejoignent dans la dénonciation de cet absurde cataclysme meurtrier.
Céline offre ici un premier jet à la puissance évocatrice, la démesure coléreuse, la vision sans fard des horreurs, et surtout, et avant tout, l'explication du changement radical de sa vision du monde : "Je devais plus rien à l'humanité, du moins celle qu'on croit quand on a vingt ans"
La rupture avec son éducation et son passé de petit-bourgeois patriote l'amène à se vautrer dans les combines échappatoires à l'ordre militaire, l'amitié avec la truanderie et les débordements sexuels, tout cela décrit crument dans son style argotique et populaire, ponctué de trouvailles et d'expressions céliniennes: quelques exemples entre mille.
"Il s'est demandé où qu'on allait. C'est faire un tour à la campagne qu'on va"
A propos des troupes anglaises de renfort: "ça se branlait donc dés que ça avait un peu bu et dormi, ça s'enculait peut-être aussi l'allié"
Devant les appâts d'Angèle, Cèline convalescent rebande "dans le fond du bocal de douleur pour que je regrimpe à l'échelle fallait vraiment qu'elle soye tendue sa biologie la môme Angèle"
Cette syntaxe révolutionnaire, qui est celle du "Voyage", n'avait pas d'équivalent à l'époque, même Barbusse dans "Le feu" n'y parvient pas malgré son souci de véracité (opinion personnelle)
Tout le roman n'est qu'un cri de colère contre la boucherie en cours.
"J'ai attrapé la guerre dans ma tête".
C'est écrit 20 ans après, mais Céline vit toujours à cette heure mortifère, et cette ombre le suivra jusqu'au bout (et contribue a expliquer son pacifisme aveugle lié à son antisémitisme quand la guerre se profile à nouveau)
Ce premier inédit comble un vide dans son autobiographie (la suite prévue aussi).
Ses manuscrits ressuscités sont un moment unique dans l'histoire de la littérature, un peu comme si on retrouvait un album Tintin inconnu datant de la haute époque.