Sorti il y a environ un an, Première Dame a été une surprise. Agréable, rafraîchissante. Lors d’un échange au cours du dernier Quai des bulles, nous sommes revenus sur cette comédie romantique teintée de politique avec ses créateurs, Jean-Philippe Peyraud et Didier Tronchet. L’entretien débute avec le premier, le second se joignant à la conversation un peu plus tard.
Linette, la récré muette
BDG : Avant le plat de résistance, un mot à propos de Linette ?
Jean-Philippe Peyraud : Oui, c’est ma récré annuelle avec Catherine Romat. Une BD muette de 30 pages pour tout-petits, ça change des 250 planches de Première Dame. Le défi, c’est de tout faire passer par la mise en scène, sans dialogues, comme un long plan-séquence dans un jardin où le personnage ne doit jamais vraiment disparaître du regard des primo-lecteurs. Pour moi, c'est vraiment une remise en question puisqu'il n'y a pas la béquille des dialogues. Il faut que ça soit très lisible. C'est un vrai exercice de style que j'aime faire chaque année.

Première Dame : comédie romantique avant tout
BDG : Comment s’est déroulé le travail sur Première Dame avec Didier Tronchet ?
J-PP : Il m’a livré l’histoire chapitre par chapitre, six en tout. On savait dès le départ où on allait, la fin était claire, mais pas les détours pour y arriver. Comme je suis aussi scénariste, j’ai parfois eu envie d’étoffer, de creuser les personnages, c’est ce qui explique les 270 pages. On a beaucoup discuté mise en scène, et on a surtout beaucoup ri, ce qui, je pense, transpire dans l’album.
BDG : Comment la définissez-vous cette BD ?
J-PP : C’est une comédie romantique avant d’être une comédie politique. Le politique est le décor, le moteur reste l’histoire d’amour. On est presque dans un vaudeville contemporain. On sait toujours comment ça se termine. Mais voilà, comment les difficultés vont-elles s'amonceler avant d'arriver à cette fin généralement heureuse ?
Ligne claire, décors théâtre et couleurs pop
BDG : Vous vous êtes beaucoup documenté sur l’Élysée ?
J-PP : Un peu, via le site de l’Élysée, où l’on peut visiter quelques pièces. Mais l’idée n’était pas de faire un reportage dessiné ultra-réaliste. Certains endroits sont inventés ou simplifiés, comme la chambre d’Yvonne de Gaulle que j’ai un peu inventée parce que je crois qu'on n'y a pas accès. L’Élysée est déjà dans l’imaginaire collectif : deux dorures, un fauteuil, et le lecteur comprend.
BDG : Votre trait et les couleurs participent aussi à alléger un contenu dense…
J-PP : Je reste dans une sorte de ligne claire, mais sans encrage, tout au crayon pour garder du mouvement. Les décors sont réduits à l’essentiel : une fois le lieu identifié, tout repose sur l’acting, sur les corps, un peu comme au théâtre où deux chaises suffisent pour passer du XVIème siècle au futur. Le spectateur va se projeter. J'aime bien l'idée aussi que le lecteur fasse une partie du travail. Il comprend vite : on lui a montré un peu où on était et il a compris.
Pareil pour l'appartement de Victoria ; une fois que j'ai mis 2-3 objets un peu symboliques, on comprend un peu son mode de vie, qui elle est.
Pour la couleur, Didier m’a poussé à ne pas rester dans un traitement trop classique. J’ai donc opté pour des palettes restreintes par personnage et par lieu, trois ou quatre couleurs par séquence, assez pop pour coller à la comédie romantique. Ça permet aussi de placer les personnages dans l’espace, comme Morris le faisait en colorant certains personnages en rouge ou en bleu, sans que la lecture s’en trouve compliquée. J’essayais de retrouver ça, ce principe de faire les personnages d'une seule et même couleur, ou de deux couleurs de temps en temps, pour les faire ressortir par rapport au décor ou à l'arrière-plan.
BDG : Pas de caricatures flagrantes, malgré les ressemblances ?
J-P P: Non, pas question de singer la réalité. Juste des clins d’œil repérables aux guéguerres politiques de tous les quinquennats. C’est une comédie romantique, on taquine les arcanes du pouvoir sans moquerie lourde.
BDG : Quelques influences venues du cinéma ?
J-PP : Un mix d’âge d’or hollywoodien et de comédies romantiques anglaises à la Richard Curtis, les deux m’ont nourri.
Personnages : entre Sarkozy, Marlène Jobert et les ministres-Bond
BDG : Le président est vite apparu ?
J-PP : Oui. On savait que c’était un ancien rugbyman : carré, un peu prognathe, physiquement solide mais maladroit dès qu’il s’agit de sentiments. On ne voulait surtout pas la caricature d’un président existant, juste une figure crédible de président de centre droit.
BDG : Et Victoria ?
J-PP : La première version était jugée « trop parisienne ». Je suis alors allé vers quelque chose qui emprunte un peu à Marlène Jobert : plus ingénue, plus fulgurante, capable d’alpaguer le président sur un coup de tête.
BDG : Les seconds rôles ?
J-PP : Les ministres de l’Intérieur ont toujours une tête de méchant de James Bond, c’est presque un archétype. Le secrétaire général de l’Élysée, lui, a un côté Mortimer, veste en tweed, un peu chic anglais, vaguement inspiré de François Sureau, pour qu’on le repère immédiatement au milieu de tous les costumes noirs.

De la politique à la fiction pure
BDG : Didier, Première Dame est une fiction assez « pure », ce qui n’est pas si courant chez vous, dont les créations sont souvent portées par un élan autobiographique…
Didier Tronchet : C’est vrai que j’ai besoin, même en fiction, d’un point d’appui réel, vécu, pour que les histoires soient incarnées. Cette histoire-là, en quoi elle me concerne ? Je me disais cette chanteuse avec ce président c'est trop quoi, ça cache quelque chose, il y a un truc. À l’origine, il y a donc une intuition : ce couple Sarkozy–Carla Bruni, cette collision entre un président de droite et une artiste issue d’un autre milieu, semblait presque trop romanesque pour ne pas cacher autre chose. C’est à partir de ce décalage que l’idée a germé. Il y a aussi mon vieux tropisme pour la politique et les institutions. J’ai fait un peu de droit, notamment du droit constitutionnel, et je suis les enjeux politiques depuis longtemps. Ça donne envie d’être précis, de ne pas se contenter de lieux communs.
Aujourd’hui, on entend souvent « on n’y comprend plus rien ». En réalité, on a un système pensé pour deux blocs qui s’affrontent à 50/50, alors qu’on est passé à trois blocs autour de 30%, ce qui crée un chaos mécanique. Ce n’est pas que « les politiques sont des clowns », c’est que la machine n’est plus adaptée.
Ni satire facile, ni angélisme
BDG : Comment faites-vous pour ne pas basculer dans la satire agressive, alors que tous vos personnages vivent dans la polémique permanente ?
DT : Tu veux dire que tout le monde agit par une mission personnelle ? Oui, c'est ça. Ils sont concurrents. Pour moi, la démocratie, par définition, organise une compétition pour le pouvoir. On met des êtres humains en rivalité, on veut ensuite qu’ils se comportent comme des anges, c’est un peu naïf. Qu’il y ait conflit, stratégies, coups plus ou moins rudes, c’est le jeu – tant qu’on ne franchit pas la ligne de l’illégal ou de l’immoral. Là où je ne voulais pas aller, c’est dans le mépris systématique, le discours « tous pourris ». C’est trop facile, trop dans l’air du temps.
Ce qui m’intéresse, c’est de montrer que chaque personnage a sa logique propre, et qu’il peut se justifier à ses propres yeux. Le conseiller qui protège l’image du président se sent investi d’une mission, le ministre de l’Intérieur aussi. Quand tous les personnages ont une justification, on évite le manichéisme, on échappe à la caricature.
BDG : Le conseiller en stratégie politique et l'autre en communication, sont des punching-balls…
DT : Oui, oui, ils sont parfaits, Ce qui m'intéresse plus encore que les autres sbires, c'est toute cette petite ribambelle de gens qui sont autour : les conseiller, quoi. Ces gens qui sont dans l'ombre et qui, parfois, font d'énormes erreurs. La dissolution de Chirac, conseillé par Villepin ! On reprendrait la somme de tous les conseils qui ont été donnés à des moments ou à des autres, on aurait des aberrations. C'est marrant ce petit monde qui n'est payé que pour ça. Ce ne sont pas des experts et c'est là qu'on voit la différence entre un conseiller et un expert. En tout cas, la question qui se pose c'est "qu'est-ce que ces gens font de leur journée ?" Ils donnent des conseils, mais pas tout le temps. Qu'est-ce qu'ils font le reste du temps ? L'équipe de la première Dame justement, c'est quoi leur boulot ? Déjà la Dame, c'est quoi son boulot franchement ? Admettons qu'elle ait un travail de représentation. Avoir cinq ou six personnes autour d'elle… Moi, je veux voir les agendas. Voilà mon conseil à la première Dame.

La première dame, les migrants et le dilemme moral
BDG : Votre première dame, engagée, militante, presque héroïque par moments…
DT : Oui, on assume qu’il y a là une part de fantasme politique : « et si une première dame utilisait réellement son influence intime pour infléchir la politique migratoire ? ». Mais on ne voulait pas en faire une sainte face à des pervers. On a essayé de mettre de la nuance là-dedans ; le président n'est pas cette espèce de monolithe amoureux du pouvoir, hermétique à toute évolution comme le serait son ministre de l'intérieur. Elle, elle a de l’ego, une carrière d’actrice, une envie de reconnaissance. Elle est aussi capable de mensonge, ou au moins de jouer un rôle, ce qui est au cœur de son métier.
C'est tous ces petits trucs là qui m'ont semblé intéressants. Avec Jean-Philippe, on travaille souvent par rebond. Au début, je lui donne à un déroulé qui est simplement le récit très sec. Et puis on reprend le dialogue. C'est là où les choses sont intéressantes, les voir se mettre en place parce que ça s'incarne tout à coup. Et rien n'est plus incarné que le dessin. Et moi, en tant que dessinateur, je le sais aussi. Pour répondre à la question que vous ne m'avez pas posée : pourquoi vous l'avez pas dessinée vous-même ? Quand on est à la phase de l'incarnation par le dessin et par le dialogue, on sait qu'en tant que dessinateur, on ne peut pas tout dessiner. À un moment donné, on sent - et le dessinateur le sent plus que le scénariste - charnellement le personnage. Il sait que celui-ci ne peut pas dire ça de cette façon.
La scène de la grande roue illustre ce dilemme : (notre première Dame) doit-elle rester dans une pureté morale qui la laisserait impuissante, ou accepter de se salir un peu les mains, de mentir, pour empêcher des bus entiers de migrants de repartir vers la guerre ? La dignité, c’est bien, mais qu’est-ce que ça vaut si, pendant ce temps, les autobus repartent ? Ce tiraillement-là, entre image de soi et efficacité, est au cœur du personnage.
Familles, enfants, image publique
BDG : Vous montrez aussi l’impact sur la famille, notamment sur le petit garçon et le rapport du président à cet enfant qui n’est pas le sien.
DT : Là encore, on part du réel : la Une de Paris Match, les images où Sarkozy apparaît avec l’enfant de sa compagne, très mises en avant. Ces scènes servent à humaniser la figure présidentielle, parfois jusqu’à l’instrumentalisation. L'enfant n'est pas le sien, mais celui de sa compagne. Sur les épaules et tout. Tout à coup, ce président s'humanise grâce à un enfant.
Dans Première Dame, on joue avec ça, mais en veillant à ce que le président ne soit pas conscient de manipuler l’enfant. C’est un grand gosse lui-même, un rugbyman de 12 ans avec une fonction de chef d’État. Ce n'est pas lui qui a cette idée-là. Et ça, c'est des petits détails qui sont super importants. Il ne se dit pas “tiens, je vais utiliser cet enfant et puis on va aller au manège”.
Armand, peut justifier tout ça. Il dit : “voilà, moi on me confie à un président qui a été élu par le suffrage universel, qui a un mandat effectué ; je le défends, c'est à moi de faire en sorte qu'il ne tombe pas pour x raisons ; je veux maintenir son image aussi pour ça”. On a réussi une histoire quand tous les personnages ont leur justification.
Souvent les acteurs disent ça, quand ils ont à jouer un rôle de méchant : "mais à quoi se raccrocher pour faire quelque chose de défendable ?" Défendre le personnage. C'est important qu'on ait à chaque fois un éclairage sur leur intimité pour que chacun puisse se dire "bah oui, le méchant pur n'existe pas.". Il y a beaucoup de thématiques en tout cas.
Ce décalage entre ce que l’image raconte au public et ce que vivent intérieurement les personnages est passionnant. La mère voit son fils projeté au cœur du pouvoir, le président est humanisé malgré lui, et l’enfant, lui, doit absorber tout ça sans l’avoir choisi. C’est un angle qu’on voit finalement peu dans le récit politique classique.

La mécanique de la comédie à deux mains
BDG : Comment votre duo a-t-il fonctionné concrètement ?
DT : A partir d'un plan presque sans chair que nous reprenons ensemble, Jean-Philippe apporte des idées qui introduisent de vrais moments de comédie ou de tension. Par exemple, lorsqu’il propose que Victoria, coincée à l’hôpital pour la mère du Président dans le coma, tombe sur des grévistes qui la prennent à partie, on touche à un dispositif que j’adore : l’ironie dramatique. Le lecteur sait très bien qu’elle est de leur côté, mais eux ne le savent pas.
Dans la relation auteur–lecteur–personnages, l’idéal, c’est que le lecteur comprenne un peu avant les personnages, mais jamais avant l’auteur. Si le lecteur sent que l’auteur a un temps de retard, qu’il devine tout à l’avance, l’histoire s’écroule. Quand ce triangle est bien réglé, chaque scène peut générer de l’empathie, du rire, de la gêne, parfois tout en même temps.
J-PP : Une fois que le dessin arrive, les personnages prennent le pouvoir, et l’histoire nous entraîne. Des scènes comme l’intervention des CRS, très comédie, naissent de ce va-et-vient entre l’écrit, le jeu des corps et la mise en page.
Des histoires qui roulent désormais à l’ordinaire
BDG : Avant votre arrivée, nous parlions des histoires d’amour presque “ordinaires” vécues par les derniers présidents…
DT : De Gaulle, zéro histoire. Qui imaginerait le Général de Gaulle commettre un écart ? Pas d'enfant caché. Après, Pompidou, non plus. Mais à partir de Giscard, il y a un autre truc. Quand il revient à l'Elysée, au petit matin et tout. Sarkozy, d’une certaine façon son histoire d'amour, elle naît sous nos yeux. La précédente meurt sous nos yeux. Un divorce en plein quinquennat? ? Oui, dans un délai relativement court. Nous sommes témoins de ça, ce qui est fou aussi.
L'une des pires journées de Sarkozy coïncide avec le résultat des élections. Elle ne veut pas venir. Après l'investiture, elle n'est pas là non plus, et il raconte que c'est la pire journée. Pourtant, il allait y avoir d'autres pires journées… Récentes.
Pour les deux suivants, tout le monde est dans le coup. C'est fou quand même que l'ancienne femme sort un bouquin sur lui et répand tous les détails sordides de leurs histoires. Tu l'as lu ce bouquin ou pas ? Non ? Moi non plus. Je n'y arrivais pas. Je pense que ça m'aurait peut-être été utile, mais je n'avais pas envie. Je voulais arriver à une certaine forme de caricature mais sans exagérer. Nos histoires, face à leurs vies, ne sont pas du tout caricaturales.
J’ai eu cette idée il y a fort longtemps. Je ne me sentais pas de le faire tout de suite. Après Sarkozy, après Hollande, machin, une actrice et le reste, tout était possible car on a été rattrapés par la réalité. On pouvait y aller. Et personne ne nous a jamais dit "Oh c'est gros, cette histoire !".
Et après : affaires, série et « chapitres perdus »
BDG : Vous auriez pu faire 500 pages, un septième chapitre... N’êtes-vous pas tentés par une suite directe ?
J-PP : Non, pas de suite, mais on continue ensemble. On prépare une nouvelle comédie, cette fois dans le monde des affaires, avec un ton toujours très rythmé. Le titre de travail, qui a de bonnes chances de rester, c’est Sur la tête de ma mère, toujours chez Glénat, dans la même collection.
BDG : Une série tv vous tenterait ?
DT : Première Dame se prêterait très bien à une série. Chaque piste laissée de côté pourrait devenir un épisode : le fils du président, son lien avec sa mère, le petit monde des conseillers, la « team » de la première Dame… On a dû renoncer à beaucoup de choses faute de place, ce sont presque des « chapitres perdus ». Une adaptation permettrait d’explorer plus longuement ce petit théâtre politique et intime qui ne manque pas de matière.
« Vous avez une minute… »
BDG : Dans Première Dame, pas de violence, pas trop de cynisme, pas de sexe. Est-ce que l'amour et l'humour restent les dernières valeurs pour maintenir notre santé mentale ? Vous avez une minute pour conclure. (sourire)
DT : ça rejoint le principe de l'humour en général, le principe actif de l'humour dans la vie, mais aussi et surtout dans les histoires. C'est un élément - si j’utilise un grand mot - “purificateur”. Il ne va pas faire exploser tous les faux-semblants, les postures, les façons d’être. Nos humoristes, moi je les trouve très affûtés en général ; ils vont sentir la faille, ils vont entrer dedans, ils vont tout faire sortir. C'est vachement dur actuellement d'être un homme politique ou autre face à cette armada de gens en embuscade.. Sans doute ont-ils pris trop de pouvoir, mais ça serait un autre sujet intéressant.





