de jolan » 12/05/2026 18:37
La Noia – Damiano DAMIANI – 1963
Là encore, un beau film. Comme dans "Les Dauphins", encore un bourgeois, fils de bourgeoise, encore une comtesse, dans sa grande demeure, qui lui offre la voiture "la plus chère du marché" pour son anniversaire. Encore un fils de bourge qui veut "jouer les pauvres" et fuir son destin, la demeure familiale, et vivre sa vie comme il l'entend, alors que sa mère veut le garder près d'elle (guet-apens de Rita la domestique, Rita, sainte patronne des causes désespérées). Lui qui enfant ne rêvait que de regarder l'arbre par sa fenêtre, pour échapper à son quotidien. Comme son père qui passait son temps à voyager (à fuir) pour ne pas rester avec sa femme.
Déjà plus que oisif, Dino est peintre, mais il a décidé d'abandonner (il ne peut même pas inventer l'arte povera en lacérant ses toiles, Lucio Fontana l'a déjà été inventé dix ans plus tôt). On découvre ce personnage arrogant, suffisant, narcissique, puant, qui là encore ne suscite aucune sympathie. Puis nous découvrons ensuite la belle Cecilia, qui visite son voisin peintre (nous sommes sur la via Margutta, le quartier des étrangers et des galeries d'art), puis devient son amante, ou plutôt son esclave. Il se joue d'elle, il la manipule, il s'amuse de la voir aussi docile et satisfaire à tous ses désirs. Il la questionne sur sa relation avec le vieux peintre, qui au début est son seul objet de préoccupation, et découvre qu'elle simulait, qu'elle ne l'aimait pas vraiment, qu'il lui rappelait surtout son père (il y aura une belle scène avec George Wilson, une sorte d'enfant perdu dans le monde adulte).
Puis il se lasse et veut la quitter (sans le dire lui-même d'ailleurs, en lâche, avec le sac pris à sa mère) et lorsqu'il l'aperçoit dans la rue, il devient jaloux, et donc amoureux, jusqu'à devenir son esclave à elle. Il y a toujours quelqu'un qui aime plus que l'autre dans un couple, et la tendance va inévitablement s'inverser, à mesure qu'il fréquente la jeune femme, lui qui n'avait aucun rapport au monde réel, qui se sent si étranger au monde, qui ne ressent aucune empathie pour personne. Le tournant s'opère quand elle déclare qu'elle a senti que leur rapport sexuel était différent "une femme sent ces choses-là". Lui qui disait au début qu'il ne voyait pas pourquoi le vieux peintre n'avait plus d'yeux que pour elle, qui disait qu'elle n'avait rien de ces femmes qui font perdre la tête aux hommes, il se met à devenir jaloux comme un pou et se sentir éperdu d'amour pour elle, qui a un amant et ne veut pas le quitter. Elle refuse même la demande en mariage de Dino, pourtant accompagnée d'une promesse de vie à l'abri du besoin, lorsqu'il l'amène dans le château de sa mère et la couvre d'argent, au sens propre. Elle est libre et veut le rester.
Dino est donc cerné de toutes parts : soit il va devoir retourner vivre avec sa mère, et répéter le schéma de son père, qui est mort d'ennui avec sa femme ; soit il va suivre le même sort que le vieux peintre qui s'est perdu dans sa fascination pour Cecilia, et est mort dans les bras de la jeune femme. Il va donc tenter de se suicider, unique voie de secours à sa disposition. Une fois cet épisode balayé d'un revers de main, il semble mieux à même de considérer sa relation avec la jeune femme. Mais le film ne nous en dira pas plus. Contrairement à ce que laisse supposer sa décontraction toute détachée lors de la scène précédente, il semble plutôt revenu dans le dernier plan à ses tourments du premier plan du film (j'aime bien les films cycliques, à la manière des symphonies de Franck, qui forment une boucle fermée, même si là la boucle semble ne rien boucler).
J'aime bien les adaptations de Moravia, les films italiens de ce tournant fin 50/début 60, les films avec la jeune et belle Catherine Spaak. J'ai donc bien aimé ce film. La réalisation est très correcte, avec là encore un beau N&B, la musique très discrète, pas de défaut majeur donc. J'ai même été surpris par la scène de l'accident de voiture, qu'on prend de plein fouet. Mais surtout il y a le charme de la Spaak, ce doux sourire, ce regard, cette voix. La douceur incarnée. Comme on le sait ici, pour moi le cinéma ce sont des réalisateurs et peut-être au même plan (et même souvent u-dessus, car les très bons réalisateurs sont rares) des actrices. Et là je suis sous le charme.
12/20
(Bien envie de voir ce qu'en a fait Cédric Kahn tiens)
Dernière édition par jolan le 15/05/2026 18:59, édité 1 fois.
"La neige qui poudroie dans la solitude de notre enfance"