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lison Bechdel vit dans le Vermont. Avec sa compagne, Holly, elle élève des chèvres naines dans une ferme isolée. Ses revenus sont pour l'essentiel issus des retombées de la série télévisée à succès, adaptée du roman graphique racontant l'histoire de son père: Mort & Taxidermie. Le temps est venu pour elle de s'atteler à son nouveau projet, qui ambitionne de critiquer le "capitalisme tardif", quoi que signifie ce concept. Elle se retrouve aux prises avec un blocage, incapable de s'y mettre.
À sa décharge, les obstacles ne manquent pas. Le covid n'a pas encore dit son dernier mot. Sa sœur, républicaine et pointure de la peinture de graines, a décidé de se lancer dans l'écriture pour livrer SA version de leur enfance. Sa compagne se retrouve propulsée influenceuse suite à une vidéo de débitage de buches devenue virale. Ses voisins sont en pleine crise de couple, tentés par un trouple sans oser sauter le pas, d'autant que leur enfant a laissé tomber ses études pour revenir s'incruster avec vingt-cinq pour cent de son polycule. Le trumpisme en plein boom met à l'épreuve ce petit monde qui milite inlassablement pour une société plus juste.
Faut-il préciser que Le$$ivée n'est pas un nouvel opus autobiographique ? Cette fois, l'autrice de Fun Home s'essaye à l'autofiction. Elle convoque d'ailleurs plusieurs figures de l'autre pan de son œuvre : les Gouines à suivre, pour camper ses ami.e.s. Lois, Ginger, Sparrow, Stuart ou encore Naomi constituent un petit groupe qui pourrait être qualifié de profondément woke. Certains s'agacent déjà de la présence d'un point médian dans une phrase précédente. Que cela leur serve d'avertissement. Dans ce livre se côtoient de fières lesbiennes, des non-binaires, des pronoms "iel", des produits non-genrés et végans, toute la panoplie inclusive est de sortie, sous l'œil anxieux, à la limite de la névrose, d'une personne lessivée par une année absolument échevelée.
Dans la forme, ce récit relève de la satire mordante, portée par l'humour pince-sans-rire de son autrice. Cette dernière se complaît dans un rôle de râleuse un peu pathétique mais attachante (dans la droite ligne de Mo', son alter-ego des Gouines à suivre). Les séquences s'enchainent, proposant un portrait en creux assez peu réjouissant des États-Unis. Si l'ombre de l'agent orange est omniprésente, l'histoire se déroule dans un continuum qui mélange les derniers passages d'écouvillons dans le nez et contient déjà les premiers délires du second mandat MAGA, signe probable d'une longue période de création. Le ton n'est pourtant jamais frontalement militant. Tout est évoqué en creux, sous couvert d'une caricature bien sentie mais aussi tendre des milieux progressistes. Les vieux post-hippies côtoient les gender fluids, non sans quelques frictions malgré une philosophie similaire. La morale de l'histoire, s'il fallait en dégager une, privilégierait la solidarité, l'entraide et l'importance de la communauté. Elle dénonce le climat délétère qui domine, plus que les individus. Elle expose surtout la fatigue militante. Comment rester mobilisé face au catastrophisme ambiant ? En ne cherchant pas à sauver le monde au sens large pour favoriser l'action directe et locale. La forme chorale du récit ne fait qu'illustrer la nécessité du lien indispensable pour assurer le vivre-ensemble. Ce message n'est pas asséné à coup de démonstration édifiante. Le$$ivée est sous-titré Un roman comique. En effet, il comporte une solide dose de dérision et d'humour, par exemple grâce à la couverture qui détourne l'austère tableau American Gothic. Car, avant toute chose, cette bande dessinée est une farce à propos d'une période bien morose. Et cela fait du bien.








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